Les cahiers scolaires puants

Quand fin juin arrive, je vois mes fils retontir avec tous leurs cahiers à moitié défaits, des cartables pliés, des centaines de feuilles qui semblent sortir de l’époque moyen-âge tellement elles ont été tâtonnées. Dans le fond de leur sac, un vieux bas sale qui a longuement macéré et des bouts d’effaces grugés.

Quand ils me laissent ça dans un coin du salon, je n’ai aucune pitié.

C’est une situation qui me dépasse chaque année. Comment du matériel neuf peut avoir l’air aussi désuet 10 mois plus tard? J’ai une amie qui récupère les cartables et les crayons d’années en années. Je ne comprend pas. Les cartables de mes gars ont été vandalisés. La peau est arrachée et le carton épais est transpercé de coups de crayon, crayons qui sont eux-mêmes coupés en deux (casser des crayons lors d’une folie passagère, c’est tellement satisfaisant!) et mordillés. Et aiguisés des deux bords.

Somme toute, mes fils passent leur année et passent à la 4e année. Pour ce qui est du respect envers le matériel scolaire, ils nivellent par le bas depuis la maternelle. Comment ça en janvier, je dois renouveller leur stock de crayons de bois alors qu’ils en avaient 24 en septembre? En plus qu’ils les pètent en deux, ça leur en fait 48! C’est du délire.

Le 23 juin arrive et je dois faire le ménage. Dans le tas, la majorité des objets utiles sont destinés au dépotoir. Mais reste qu’ils ont une petite boîte de souvenirs sur leur commode de chambre respective, et j’aime bien y ajouter un truc ou deux qui me touchent.

Avant la 3e année, je rendais cette fin d’étape mignonne et joyeuse. On s’assoyait à califourchon dans le milieu du salon entourés de tous ces papiers qui avaient marqués de près ou de loin les derniers mois passés. Chacun leur tour, ils me présentaient leurs cahiers en me relatant des histoires cocasses qui y étaient rattachées. Des anecdotes encore fraîches à leur mémoire. Ce qu’un ami avait fait en classe, les éloges que leur prof avait pu faire à propos d’un projet quelconque. Ça prenait des heures. C’était un rituel. Une façon de laisser aller l’année passée, et de s’ouvrir tranquillement à une nouvelle étape.

À la fin, je leur demandais de choisir leurs travaux les plus marquants. Les plus importants. Ceux qui avaient du sens à leurs yeux. De mon côté aussi. Je choisissais quelques feuilles qui me parlaient : une évolution de leur écriture, un dessin craquant, une note scolaire qui m’avait rendue fière à un moment. Peut-être une vingtaine de feuilles seulement.

Cette année, c’était la fin de la troisième année et du coup, la fin de la belle époque mignonne. Ils ne se rappellaient plus que pendant trois années, on s’était assis à califourchon dans le salon pour revivre leur année scolaire. Qui plus est, leurs amis les attendaient dehors. « Tu peux faire le ménage toute seule! ». J’ai eu une petite crotte sur le coeur. J’allais économiser du temps, mais mon capital de joie était à son plus bas.

Ce que j’aurais voulu m’asseoir avec mes fils encore et encore dans le milieu du salon à savourer les douces effluves du passé! Et en même temps, est-ce que j’imagine vraiment deux grands flancs-mous au secondaire vouloir m’exposer joyeusement leurs réalisations scolaires? Pas sûre. Donc moi aussi, j’ai tourné une nouvelle page de ma vie. Les gars prennent de l’indépendance, et moi je prends le bord.

Faque en plus de la gestion du bas puant qui avait longtemps transpiré dans les cahiers scolaires détruits, je tentais de trouver quelques pages pleines de sens dans leurs travaux. Seule dans ma quête.

Pour Kiki, un cahier Canada où il avait écrit des textes imaginatifs par lui-même et un certificat décerné par sa prof : « Tu es attentionné aux besoins des autres ». C’est ce qu’il est depuis toujours et l’école a beau être plus difficile pour lui, ça ne lui enlève en rien le fait qu’il est véritablement toujours orienté vers les besoins des autres, prêt à aider, à soutenir, à accompagner. L’école de la vie. Et ça me rend plus fière qu’une bonne note.

Pour Tito, un petit bout de papier minuscule où il a écrit ses kiks de l’année. Pour un gars qui ne veut pas de femme plus tard, je trouve ça très drôle! J’ai gardé quelques résultats de mathématiques, parce que c’est le pro des maths. C’est sa raison d’aller à l’école. Tout le reste lui importe peu. Et le certificat qui va avec : « Tu es un champion des mathématiques ». Il avait préalablement fait un estimé des chances de remporter le certificat en prenant un échantillon auprès des élèves de sa classe. La grande majorité l’avait élue. Il était prêt. Sachant cela, il avait enfilé sa chemise pour la remise du diplôme. Fierté X 1000.

Le coeur lourd, je suis allée ranger ces trouvailles dans leur boîte de souvenirs qui ne ferme plus très bien. Je suis remontée dans ma cuisine trop tranquille. Le bas sale est allé aux poubelles. Aucune pitié.

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