Épurer les livres

Hier, je suis allée à la bibliothèque avec mes fils. Il faisait -25 dehors et le soleil était radieux. On s’est installés les trois, côte-à-côte, pour lire dans la section des « grands ». Pour la première fois. J’ai réalisé que c’en était terminé de la section « enfants », devenue trop bruyante pour leurs oreilles de pré-ado. Pourtant, il n’y a si longtemps, ils couraient dans les allées en essayant de se sauver de moi. Dans le temps que leurs jambes étaient trop courtes pour s’enfuir à la hauteur de leurs ambitions. La bibliothèque était un terrain de jeu. Les livres étaient des missiles. Un cache-cache géant version « on va à la guerre ». Puis, un voulait aller faire pipi pour la troisième fois quand l’autre avait spotté la porte de sortie de secours. Il faisait la statut devant l’interdit, la tête qui narrivait pas à la barre de sortie, en me lançant des regards furtifs qui disaient « je sais que je n’ai pas le droit, mais si j’ai pas le droit, c’est que ça doit vraiment être quelque chose à essayer ». Après mes angoisses avortées de déclenchement d’alarme, ils sortaient des piles de livres pour le plaisir de les sortir. On ne lisait pas un traître mot des foutus livres et ça me mettait en rogne. Ils faisaient des crises en partant « du centre d’amusement ». Et là, des années plus tard, je les avais, à mes côtés, le nez dans les livres, la tête dans les nuages, la vie sur pause, immobiles et muets. Je lisais Fanny Britt, mon cadet feuilletait le journal, mon aîné dévorait Garfield. Est-ce que toutes ces années à les trimballer coûte que coûte à la bibli, sachant que j’en sortirais exaspérée, fâchée, épuisée, au bord du gouffre maternel, ont mené à ces moments de douceur? J’ose croire que oui. J’ose croire que toutes ces visites qui ont mal finies, tous ces livres-missiles manipulés dangereusement, lancés tout croche, pliés en deux mais jamais lus, les ont menés aujourd’hui à apprécier la lecture. Peu importe laquelle : journal, BD, roman, magazine, manuel d’instruction. J’ose croire que toutes mes larmes d’épuisement ont mené à ça.

Une grosse dose de gratitude plus tard, ils m’ont sorti de mes rêveries. Ils voulaient leur carte d’abonnement pour effectuer leurs réservations. Devant ma hâte à les précéder pour effectuer la tâche rapido (vieux réflexe pour éviter les crises de bacon), il m’ont ramenée en 2022. « Ça va maman, on sait comment faire. »

Je me gave de lecture. Si je faisais la même chose avec le chocolat, je roulerais au lieu de marcher. J’en ai toujours un dans mon sac (pas un chocolat… je parle d’un livre!), d’un coup que j’aie à attendre dans une file de style Costco. C’est peut-être une maladie. Je ne sais pas. Mais parfois, je pense que je me reprends pour toutes mes jeunes années où le mot « livre » ne faisait pas partie de mon dictionnaire personnel. Je me rappelle avoir été obligée de lire des livres à l’école. Des livres qui ne me plaisaient pas du tout. Ça m’a donné des hauts le coeur. Je voyais mes amies lire compulsivement des briques, Les filles de Caleb entre autres, et je me demandais si c’était contagieux. Clairement, j’étais immunisée. Oh, j’ai bien mis le nez dans quelques livres du Club des Baby-Sitters. Je me rappelle aussi très nettement d’un livre coup de coeur où je choisissais ma propre aventure. Il avait pour titre « La chose verte ». Si c’est ce livre qui a marqué ma jeunesse, autant dire que je ne lisais pas pentoute. Aujourd’hui, je me reprends pour les années de lecture perdues. J’ai la fièvre un peu sur le tard.

Dans mon film-culte Clue, Madame Blanche dit que « les hommes sont comme des Kleenex ; ils sont doux, résistants et jetables. » Heureusement, mon mari n’a pas ce traitement. Malheureusement, la plupart de mes livres, oui. C’est que je ne relis quasiment jamais les livres. Ils m’apportent une grande joie le temps de la lecture, je les aime passionnément, momentanément, puis je pars à la conquête d’une nouvelle flamme. Les « anciens » prennent la poussière. Ils m’ont transformé un tantinet, m’ont rapproché de qui je suis, m’ont apporté une connaissance ou ont suscité une réflexion, mais je les oublie. Ils n’ont plus de visage, plus de nom. Leur présence est quelque part dans mon ADN. Point barre.

Dans un passé pas si lointain, les « anciens » étaient entreposés, cordés minutieusement, dans les deux bibliothèques murales de mon sous-sol. Parfois en ordre de grandeur. Parfois regroupés par thématique. Parfois selon leurs couleurs. Je suivais les tendances Pinterest. J’ai eu un sentiment de fierté quand mes bibliothèques furent remplies à raz bord. C’est ce que les gens font : mettre en valeur l’étendue de leur culture et de leurs savoirs sur leurs murs, bien à la vue. Leur présence me paraissait donc normale. Puis, dans mon cheminement vers le minimalisme, je les voyais autrement. Elles prenaient de la place, mais n’avaient aucune mission particulière, outre celle de faire comme les autres et de gonfler mon ego. Oui, elles représentaient qui nous étions à ce moment. Nos intérêts, nos passions, nos passe-temps. Après tout, si on veut connaître quelqu’un, on n’a qu’à jeter un oeil sur sa bibliothèque. Chez moi, vous auriez trouvé des ouvrages de référence en français, des livres de Paulo Coelho, un roman de Nicholas Evans qui se passe dans les montagnes du Montana, la collection à l’eau de rose Quatre saisons de fiançailles, un livre en espagnol que j’espérais lire un jour avec fluidité. Et tous ces livres oubliés.

Si je gardais autant de livres, c’était pour diverses raisons douteuses :

  • Des livres, c’est beau à regarder et ça sent bon
  • Posséder des trucs, ça me donne un sentiment de réussite
  • Les livres sont le prolongement de mes membres, la représentation physique de mon cerveau
  • Ça fait tellement longtemps que ce livre est chez moi! Je ne peux pas le laisser partir!
  • C’est une décoration murale Pinteresque
  • Je les ai vraiment aimés : l’attachement émotionnel est fort
  • Ils sont mes souvenirs, me raccrochent au passé
  • M’ont appris quelque chose que je ne veux pas oublier
  • J’ai payé ces livres et m’en débarrasser me donne l’impression de jeter mon argent
  • Et si, un jour, le goût me prend de les relire?
  • Jeter, épurer et donner sont des gestes qui demandent une volonté. Or, ma volonté est présentement hors fonction.
  • Si je les jette, est-ce que je perds une morceau de moi-même?

Plusieurs livres n’avaient pas été lus dans les cinq dernières années, ne seraient jamais relus. J’ai réalisé que j’avais beaucoup de difficulté à me départir d’un livre qui m’avait coûté cher, et que j’avais l’impression de perdre une partie de moi-même. Je me suis rendue compte aussi que ma décoration murale romanesque prenait beaucoup de place. De la place que je n’avais malheureusement pas dans ma petite maison qui accueille cinq humains et un gros chat. Ce processus d’épuration m’a fait grandir, contre toute attente. Une fois que j’ai fait le point sur la présence de ces livres, moi et mon mari avons épuré les bibliothèques jusqu’à ce qu’elles soient presque nues. Mes deux hémisphères cérébraux sur pattes étaient réduits à de simples cloches vides. Dénuées de toute sagesse. Nous les avons jetées.

Dans mon cheminement vers le minimalisme, me débarrasser des livres fut l’étape la plus difficile, après le tri des objets sentimentaux. Le processus s’est fait sur des années. Pour ne pas revivre ces moments douloureux de séparation (et faire attention à mon portefeuille!), je fréquente assidûment la bibliothèque, qui me libère de la tâche ardue de déterminer le sort d’un livre. Je me rappelle aussi que le réseau des bibliothèques est un service que nous finançons tous. Ces livres, on les paye tous un peu et ils nous appartiennent tous un peu aussi. Pourquoi alors les acheter en double?

Pour le reste, j’aime acheter et vendre dans le marché de l’usagé, emprunter et prêter, ou acheter neuf et redonner. Mais l’important pour moi, c’est que les livres circulent, qu’ils soient manipulés, consultés. Un livre qui stagne ne remplit pas sa mission.

Je suis maintenant l’heureuse propriétaire de 40 livres. Ils occupent une place de choix dans la maison parce qu’ils sont vraiment significatifs :

  • Des livres de références en photographie/alimentation/sommeil (10)
  • Des livres que je relis vraiment plusieurs fois! (3)
  • Des livres DIY (5)
  • Répertoire des oiseaux du Québec (1)
  • Des livres-culte personnel (à l’image de Clue!) (2)
  • Des ouvrages de références en français (4)
  • Livres de cuisine (15)

La gestion des livres est quelque chose de tellement personnel. J’ai une amie qui a elle-même une grande bibliothèque chez elle. Pour elle, prêter ses livres est un pur bonheur, une activité sociale à la limite. Elle note les prêts de livres dans un petit carnet pour ne pas en perdre la trace. Pour d’autres, leur collection de livres est aussi précieuse que les cartes de hockey pour un de mes fils. Vos livres peuvent être l’équivalent d’une oeuvre d’art murale pour vous. Ou être tout simplement de passage dans votre vie. Ici, il faut voir le livre comme un objet qui se situe quelque part entre un « objet purement fonctionnel » et un « objet sentimental ». Pour moi, un roman est davantage près du « fonctionnel ». Une fois sa mission terminée, je veux qu’il parte. Par contre, j’ai un livre qui m’apporte énormément de joie et d’inspiration juste en le voyant. Il se situe dans les objets sentimentaux et je le garde.

Où situez-vous vos livres sur cette ligne?

Puis, pour chaque livre, posez-vous ces questions pour orienter votre décision :

  • Est-ce que ce livre est cher à mes yeux? Si j’avais un Top 5 ou un Top 10 à faire, s’y retrouverait-il?
  • Est-ce que je l’ai lu récemment?
  • Est-ce que je le relierai prochainement?
  • Est-ce que la simple présence de ce livre chez moi m’apporte de la joie?
  • Serai-je capable de me contenter de le louer à la bibliothèque si je veux le relire un jour?

S’il est clair que vous voulez le garder, il reprend sa place. Dans un autre sens, le livre pourrait plutôt vous apporter un sentiment de lourdeur. Si, en voyant certains livres, vous avez des réflexions douteuses qui ressemblent étrangement aux miennes, énumérées plus haut, il est peut-être temps de les laisser aller, ou de les entreposer temporairement dans le tiroir de probation.

Le minimalisme nous amène à garder ce de qui est essentiel à nos yeux. Ce qui est important pour moi ne l’est pas forcément pour d’autres. Ce qui l’est pour vous ne le sera peut-être pas pour vos amis. Quand c’est une question de livres, il faut écouter son coeur. On n’est surtout pas en train de déterminer le sort de la troisième louche en plastique de la cuisine.

Et puis, non, je n’ai pas perdu de morceaux de moi-même depuis la grande purge des livres. Je suis entière. Intacte. Juste un peu plus légère.

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