C’est samedi aujourd’hui. Il fait frette en maudine, pis mes pré-ados attendent leur pôpa pour aller jouer dehors. Ils se bercent comme deux vieillards sur leur chaise berçante en attendant que le temps passe. Ils sont en attente de stimulation. Un regarde dehors pendant que l’autre se tire la babine inférieure à deux mains. Oh! et puis, un peu d’action : le premier enroule une mèche de cheveux pendant que le deuxième se prend la tête à deux mains. C’est simple : s’il n’y a pas d’activités organisées, j’ai deux épaves à la dérive. Ils sont perdus. Démunis. Les fins de semaine tranquilles en hiver sont looonngues. Si on ajoute l’interdiction des sports de groupe et une pause scolaire obligée, c’est le début de la fin. Les semaines de confinement sont douloureuses mentalement. Je suis anéantie de les voir dépendre des adultes comme ça. Il serait tellement tentant de leur mettre une manette de PS entre les mains. Je m’en ronge les sangs. Mais ils ont déjà joué deux heures ce matin.
Ça y est. Mon mari donne le go. Il se prépare pour l’activité de fin d’avant-midi : aller glisser au parc d’à côté. Il a d’autres choses à faire, mon homme. Il travaille 35 heures par semaine, a des travaux à effectuer dans la maison, un ordinateur à réparer, un disque dur à sauver, un toit à déneiger. Mais sa liste de tâches va attendre parce que s’il n’anime pas les presque-adolescents, nos yeux saigneront de voir des baleines échouées sur le divan en attente du lundi scolaire. Manger, attendre, dormir, manger, attendre, dormir. « Je sais pas quoi faire ». All the time. Mais maintenant que pôpa s’apprête à enfiler son habit de neige, mes fils deviennent déchaînés. « Dans combien de minutes on sera dehors? Dans combien de secondes tu seras prêt? Combien de temps on va jouer? » Comme si on les gardait en cage. Dans les yeux de mes garçons, l’impatience de pouvoir s’amuser enfin. Devant mes yeux, mes fils de trois ans dans des corps de 10 ans. C’est la même scène, sept ans plus tard.
Ils n’iront pas glisser sans papa. Ils n’iront pas patiner sans lui non plus. Ils ne prendront pas l’initiative de jouer dehors au hockey s’ils sont livrés à eux-mêmes. Est-ce que c’est normal? Est-ce que nous serons au même point quand ils auront du poil sous les bras, de la barbe, la voix qui mue? Est-ce qu’ils vont attendre leur père pour jouer? On est tannés. Tannés de les entertainer comme si, en devenant parent, on endossait automatiquement le rôle d’animateur de camp de jour. Tannés qu’ils attendent de nous des idées d’activités, un planning de fin de semaine serré – présence d’un adulte inclus dans le forfait -. Tannés d’être le socle sur lequel repose la responsabilité de faire bouger leurs membres si, par malheur, il y a un vide à l’horaire. Une pause au calendrier! La catastrophe! Il faut remplir les creux à tout prix, parce que que sinon, ils deviennent inertes.
Je suis une marionnettiste qui tire les ficelles.
Où est passée la créativité, la débrouillardise, l’audace? Où sont passées l’imagination et l’inventivité et l’initiative?
Je comprends, maintenant plus que jamais, que c’est ça la vie des enfants aujourd’hui. Et ce n’est pas de leur faute, mais de la nôtre. S’ils ressentent un vide devant l’inattendu, c’est parce qu’on a créé cette bulle artificielle d’activités permanentes. On suit la masse. On nage dans le flot incessant d’activités sportives encadrées, puis d’école, puis de sorties organisées, puis de camp de jour, puis ça recommence. Je comprends qu’on embarque dans le bateau: l’offre de services et d’activités est alléchante et comme parent, on veut faire découvrir le monde à nos enfants. C’est ce que tout le monde fait, et on le fait aussi. Mais indirectement, les pauses deviennent indigestes, évitées comme la peste. « Laissez les enfants tranquilles » n’est qu’un titre de livre. Une rumeur. Un folklore. Un idéal inatteignable.
Dans mes rêves, mes fils sortent dehors par eux-mêmes, se construisent des forts, vont patiner avec une gang, rejoignent une clique d’amis au parc. Dans mes rêves, plein de frimousses cognent à ma porte, ou entrent sans frapper, peu importe. Ça grouille de vie. On me demande 12 verres d’eau parce que les 12 âmes vaillantes qui jouent au hockey dans la rue depuis deux heures ont soif. Les joues sont rouges, les nez sont gelés, il y a un peu de morve qui coule, mais ils n’en ont pas assez du dehors. Dans mes rêves, mes fils pleurent quand je leur dit qu’il est temps de rentrer pour souper. Mais ils mangent en vitesse pour retourner glisser et organiser une guerre de Nerfs nocturne.
Mais il n’y a personne. La rue est vide. Il n’y aura aucune frimousse qui frappera à ma porte. Peut-être une en fait : le seul garçon que je connais qui se pointe à l’improviste. Une relique des temps passés. Un esprit éveillé, un corps qui se meut de façon autonome. Ça me rappelle mon jeune temps. Quand je le vois retontir, c’est moi qui est hystérique : il y a espoir. Mais à part S. qui sort du lot endormi, je vois surtout des gangs de papas qui organisent la vie sociale de leurs enfants. Ils s’organisent ensemble pour combler les trous à l’horaire. « Mon fils a une pause samedi prochain entre 14h36 et 15h12. Un intéressé? ».
Mais qu’est-ce qu’on a fait de la spontanéité? Que fait-on de l’enfance?