Avoir un set de vaisselle, pas plus

Lors d’un Noël aux alentours de mes 10 ans, j’ai reçu un kit de produits pour le bains à la lavande de marque « Alpen Secret ». Il était beau. Parfait. Tout féminin. Bien emballé dans un panier en paille mauve. Avec de la mousse pour le bain, de la crème pour le corps, des petites perles d’huile odorante qui fondraient dans l’eau chaude. J’ai entreposé le panier dans le haut de ma garde-robe pour qu’il reste toujours beau. Plusieurs années plus tard, j’ai ressorti le panier oublié. La crème avait biphasé. Les boules d’huile avaient ratatinés comme des petits raisins secs. Une couche de poussière permanente avait collée à l’emballage. Il avait vieilli. N’avait jamais servi. Je l’ai jeté.

Je pourrais parler de chandelles non utilisées, de chandails trop beaux pour être portés (mon chandail 100% cachemire équivalent à un Picasso encadré ne compte pas!), de robes de soirée entreposées alors que les occasions n’arrivent jamais, de chaussures à talons parfaits pour le travail alors que je suis maman à la maison, de crayons trop stylés pour écrire avec (What?!?). Puis, de la porcelaine de Limoges de ma grand-mère.

Je me rappelle avoir eu beaucoup d’admiration pour ma grand-mère. Elle marchait en talons hauts dans sa maison, avait toujours un brushing frais fait, portait du maquillage. Sur sa commode de chambre étaient parfaitement disposés des accessoires à cheveux en argent brossé. Elle avait une grosse boîte de bijoux, des parfums. Elle chantait à l’église tous les dimanches dans ses plus beaux vêtements et avait des soirées de cartes régulièrement. Sa vie était l’fun. Je voulais sa vie. Quand elle recevait des convives, elle préparait de grands repas et sortait sa précieuse porcelaine de Limoges. À son décès, cette porcelaine m’est revenue.

Pour ne pas l’abîmer, pendant des années, je l’ai laissée dormir dans le fin fond du sous-sol dans trois grosses boîtes fermées. Entre les vêtements de mes garçons qui ne faisaient plus, des trucs de camping, des manteaux d’hiver entreposés.

Mon set de vaisselle habituel était rendu en fin de vie. On avait cassé pas mal de morceaux. D’autres étaient sur la fin. Il nous avait loyalement servi pendant des années. J’ai pensé aller à la friperie pour me créer un nouveau set hétéroclite pour pas cher, mais j’ai eu une révélation. J’ai repensé au triste sort de ma porcelaine de Limoges cloîtrée alors que sa mission est de rassembler des gens chers à mon coeur autour d’un bon repas. Il fallait que j’en arrive aux faits : je n’ai pas de soirées de cartes ; je ne reçois pas de convives tous les samedis ; ce n’est pas moi qui reçoit le 24 décembre. Alors elle pourrait dormir encore longtemps dans le sous-sol. Mais j’ai ma précieuse famille à mes côtés au quotidien, et ces moments où nous sommes réunis autour de la table ont énormément de valeur à mes yeux. C’est festif au point d’allumer une bougie quotidienne, de préparer de copieux repas autant que possible, de rendre ma porcelaine de Limoges utile. Festif au point de célébrer et de protéger ces heures familiales authentiques. Dans toutes ses imperfections, ces moments à cinq sont précieux comme la prunelle de mes yeux parce que je sais qu’ils disparaîtront un jour. Tout passe. Mais en attendant, cette jolie porcelaine de Limoges remplit sa mission au quotidien en nous rassemblant dans la beauté et la joie. Bon. On a fait des gaffes… Comme mettre quelques morceaux au lave-vaisselle et voir disparaître l’or. Comme craquer des rebords. On a cassé deux ou trois morceaux. Mais pire que ça, c’était de laisser ce trésor dans des boîtes fermées dans le fin fond du sous-sol par peur de les briser, en attente de moments rassembleurs. Ces moments rassembleurs, ils sont déjà là.

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