La petite maison

24-32. Ce sont ni plus ni moins les mensurations modestes de ma maison. Pas mal dans le plus petit pour un bungalow de plain-pied. Dans les premières années de ma nouvelle vie de propriétaire, je pensais que ma demeure n’était qu’une maison temporaire. En attendant d’avoir plus grand. Il faut plus gros, non? C’est ce que les gens normaux font. J’ai imaginé une :

« Grande maison canadienne entièrement rénovée située dans un havre de paix tranquille d’un secteur recherché. Trois lucarnes, cinq chambres, grand foyer au salon annexé à la salle à manger spacieuse. Mur de briques d’origine à l’intérieur, air climatisé, sous-sol tout aménagé lumineux, cuisine blanche reluisante avec îlot à la mode, poutres de bois au plafond. Grande cour intime ensoleillée avec piscine chauffée et jardin d’ombre. Terrain vaste avec accès à un plan d’eau. Tous les services à proximité. Le calme de la campagne à deux pas de la ville. »

Pensées d’une mère au foyer déraisonnable

Quelques années ont passé. Je me suis assagie, j’ai appris à vivre avec peu, à désirer ce que j’avais déjà et à comprendre les mécanismes d’une société capitaliste. Du coup, j’ai tenté de me libérer de la matrice parce qu’au final, il y a beaucoup de choses que j’ai acheté dans le passé simplement parce que je me valorisais dans le regard des autres.

Maintenant, quand je lis la description de ma maison de rêve/cauchemar financier, j’entends : « Maison tape à l’oeil qui coûte les yeux de la tête. Hypothèque sur 35 ans. Grosse maison = grosses taxes, gros compte de chauffage, gros ménage, risques de multiples rénovations imprévues. Gare au refinancement du prêt hypothécaire! Femmes au foyer non admissibles, deux salaires oblige! Sous-sol flambant neuf trop invitant pour les Tanguys potentiels. Salle à manger pour impressionner des invités qui se pointent une fois par année. Un ilôt? Une cuisine blanche reluisante? Est-ce que mes soupers seront meilleurs? Quatre chambres de trop quand les enfants auront quitté le nid. Un foyer? Euh… Oui. Ça oui. Je le prendrais volontiers! »

Ce sont les pensées d’une mère au foyer devenue raisonnable.

Quand on a magasiné une maison, j’étais enceinte de jumeaux, à contrat au gouvernement et mon conjoint était au doctorat. Notre plan de vie venait de prendre le bord avec l’arrivée des garçons et on devait assez rapidement se revirer sur un dix cennes ; l’appartement qu’on louait à l’époque n’était pas adapté pour nos tornades à venir. Bref, c’est à la hâte que nous avons cherché une maison. Nous en avons visité quelques unes avant de trouver celle qui est aujourd’hui la nôtre depuis 9 ans.

Elle était clé en main. Un petit bungalow 24 pieds X 32 quatre côtés briques, 4 chambres, 2 salles-de-bain, beaucoup de lumière naturelle, pas de rénovations majeures à effectuer dans les prochaines années, sous-sol fini, cour intime bordée de haies de cèdres matures, piscine et air climatisé. La cuisine était entièrement refaite. Elle est située dans un secteur prisé où la valeur moyenne des maisons doit certainement être le triple de la nôtre. Résultat: on est les modestes du quartier, mais on profite des mêmes services que les maisons à 1M$ : le fleuve, la rivière, tous les commerces à proximité, les grands parcs, le calme et la quiétude d’un quartier tranquille et sécuritaire plein de verdure (le refuge de nombreux oiseaux!), avec l’écho du train et des bateaux pas très loin. Sur le coup, je n’ai pas réalisé l’ampleur de la chance qu’on a eu. Maintenant, avec le recul, je nous trouve particulièrement chanceux d’avoir trouvé ce petit nid dans un coin de paradis.

Il n’en reste pas moins qu’on est les « pauvres » du quartier. On est la famille qui s’est longtemps baladée en Tercel usagé (RIP, la Tercel, We miss you), puis en Matrix usagé, puis en Sienna usagé. On a acheté une 2e voiture à un moment (Toyota, bien sûr ; payé cash, bien sûr). Ça a duré 11 mois. Puis, on l’a revendu au même prix. Depuis, on a une voiture seulement et elle est quasiment optionnelle! On utilise surtout les vélos, même si nos garçons nous haïssent. Je leur ai donné le numéro de la DPJ dernièrement. « Appelez-les pour leur raconter votre histoire d’horreur! Franchement. Des parents qui obligent leurs enfants à faire du fitness au grand air en famille. Quelle entrave épouvantable à la liberté d’un enfant! »

Notre piscine n’est pas chauffée. On est des originaux. Des énergumènes bizarroïdes tout droits sortis des années 90. Si on regarde la tronche de mon mari, on pourrait même croire au retour en force des années 70. Si on me regarde moi, femme au foyer toujours pleine d’entrain à faire le ménage et la popote avec ma coiffure irréprochable, on sort clairement des années 50. Bref, on est pas de notre époque. Je reviens à notre piscine rétro. Un voisin du domaine des Millionnaires nous a dit dernièrement que sa piscine était froide ces temps-ci. Le monsieur ne se baigne pas à 81, lui. On lui a dit que la nôtre, pas chauffée, est à 71. J’ai pensé devoir effectuer les manoeuvres pour un arrêt cardiaque. Il est devenu tout blême. Il en a perdu ses mots. J’ai lu dans ses pensées « Que font ces paysans de la Villa Bella dans mon artère de luxe? » Bien évidemment, on était à vélo, dans des vêtements achetés pour 3$ à la friperie.

S’il n’avait pas reprit ses esprits, je lui aurait mentionné qu’on avait l’air climatisé dans notre maison au début, ça l’aurait ramené à la vie. L’air climatisé, c’est rendu la norme. Comme les piscines chauffées. On aurait remonté dans son estime. Mais on l’a vendu pour 100$. Faut vraiment être paumé pour se départir de l’air climatisé aujourd’hui! La réalité, c’est qu’il nous servait sept jours dans l’année, c’était un truc de plus qui risquait de péter (donc à réparer), ça nous demandait de l’installer dans la fenêtre du salon pendant l’été, et ça prenait de la place inutilement dans le sous-sol les trois saisons restantes. Résultat: quand il fait chaud, on se rafraichit dans notre piscine de misère et on se tient dans le sous-sol. L’argent qu’on économise avec ces choix responsables garni nos REER, CELI, REEE, et aide au remboursement de l’hypothèque.

Bref, petite maison = peu d’entretien, petit hypothèque, peu de taxes, peu de réparation à faire, moins de problèmes, peu de ménage. En d’autres mots, on garde l’argent dans nos poches et on est à cinq années de la liberté financière. On a pas besoin d’un 2e salaire, ce qui me permet de rester à la maison avec les enfants, et mon mari pense tranquillement au travail à temps partiel. La vie est douce et tranquille. On a une abondance de temps pour la famille, pour profiter des petits plaisirs simples de la vie, pour voir les enfants grandir. Est-ce que je voudrais troquer cette qualité de vie pour impressionner des gens que je ne connais pas? Pas sûre.

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