Il y a juste les bobettes que j’achète pas dans l’usagé. Aller dans les centre d’achats maintenant est source de souffrance, et je les évite au maximum. Les gens ont l’air si pressés à chercher des cossins. Plein de cossins créés pour la consommation! Un épluche-mangue? Est-ce que c’est une joke? Ça m’étourdit. Si en plus il faut porter un masque pour entrer dans la jungle, vous me perdez.
Si je recule en arrière de 10 ans, j’étais à peine enceinte de mes garçons. Je venais de trouver un emploi dans mon domaine au gouvernement, et j’achetais des pelletés de sacoches. Des sacoches pour ma fête, des sacoches dans les braderies, des sacoches pendant les voyages. Je dépensais sans compter en pensant que la richesse, c’était ce qui se voyait de l’extérieur. Ce que les autres ne savaient pas, c’est que je me gavais de somnifères, j’avais des nuits blanches à répétitions, je pleurais de fatigue, et mon compte était à zéro tout le temps. Les garçons, des surprises, ont été le point tournant dans ma vie, et s’ils n’étaient pas arrivés, je ne sais pas où j’en serais aujourd’hui avec ma santé mentale et ma santé financière. Dans le rouge pour les deux.
Moi et mon conjoint occupions le deuxième étage d’une maison chambranlante, un peu croche mais avec des propriétaires franchement sympathiques. Ils étaient toujours dans leur spa. Jour, nuit, été, hiver. S’ils avaient mis autant de temps à s’occuper de la maison, on aurait été dans un appartement-hôtel cinq étoiles. Force est d’admettre que ce n’était pas le cas : le bain avait été placé à l’envers (le trou à l’opposé du pomeau de douche), il y avait une cavité dans le plancher qui nous permettait d’observer les dessus de tête des proprios en bas, la galerie extérieure penchait vers la droite, puis les escaliers qui menaient chez nous étaient mortels. Si tu déboulais, tu étais mort. On a donc cherché une maison rapido. Mon conjoint était toujours aux études, moi à contrat, mais on était jeunes et insouciants et futurs parents de deux poulets. On a vite trouvé une petite maison dans un beau secteur près du fleuve.
Puis, j’ai eu une leçon de la vie à dure. Et encore… Ça aurait pu être pire, mon conjoint aurait pu partir en courant à ce moment précis. Chose qu’il n’a pas faite. Chè! (Chè est un mot nouvelle génération surutilisé par mes fils et qui veut dire Dans les dents.)
On devait passer à la banque pour préparer l’achat de notre maison et la conseillère a mis l’état de nos avoirs respectifs côte à côte sur son écran et l’a retourné vers nous. L’écran était tellement gros! L’état lamentable de mes finances me crevait les yeux!
LA HONTE!
Je n’ai jamais été aussi gênée de ma vie! J’avais une cote de crédit pourrie! Un gros solde sur ma carte de crédit! Une dette d’études en attente, pas un sou dans mon compte. Et mon conjoint avait plein de pognon de côté pour une mise de fond, un compte bien dodu, aucune dette de carte de crédit. Je voulais me mettre en boule et disparaitre.
Le réveil avait sonné.
Mon conjoint m’a gentiment offert de rembourser mes dettes. Soudainement dégoûtée par ma sacoche en fausse peau de crocodile, j’ai refusé avec le peu de dignité qui me restait, et j’ai remboursé tous mes passifs au plus vite.
Quand mes fils ont eu 6 mois, on s’enlignait tranquillement pour que je reste à la maison avec nos garçons et qu’il y aurait une fin à mes revenus. La descente en enfer : je n’allais plus être personne aux yeux de la société. Un parasite. Une personne de moins à contribuer au roulement de l’économie. Un numéro en moins pour dépenser, travailler, rembourser et recommencer.
Puis sournoisement, toutes les étoiles se sont alignées pour me libérer du syndrome du voisin gonflable. J’allais apprendre à vivre frugalement. Avec les années, quelques points importants ont joué en ma faveur et je les présente ici:
1- Je ne gagnais plus d’argent. C’est mon mari qui subvenait, seul, aux besoins de quatre personnes, et ça m’a réveillé. Je le voyais partir au boulot le matin, dans l’objectif qu’on vive de façon confortable sans manquer de rien. Chaque dépense que je faisais représentait des heures de travail pour lui. Bizarrement, cette réflexion ne m’avait jamais traversé l’esprit quand je dépensais le fruit de mon travail, mais quand ça concerne l’être aimé, ça me vire à l’envers.
2- C’est lui qui gérait l’argent. Visiblement, on avait eu la preuve que l’argent me brûlait les doigts, alors cette tâche ingrate de maximiser notre valeur nette et de diminuer l’hypothèque (notre seule dette) lui revenait. À ce moment, j’étais contente de ne pas être concernée dans les décisions monétaires. J’utilisais ma carte de crédit pour mes dépenses et je me remboursais avec le compte conjoint qu’il renflouait à chacune de ses payes. Quoiqu’il ne m’ait jamais jugé sur le montant que je prenais, je sentais tout de même parfois qu’il était surpris, un peu stressé, certains mois où mes envies dépensières avaient pris le dessus. Avec le temps, on a compris mutuellement ce qu’était un montant mensuel raisonnable. Je me suis ajustée, et j’ai voulu respecter cette entente.
3- J’étais responsable de mes garçons en tout temps. Il n’y avait pas de pause du midi. Pas de 8 à 4. Pas de bus à prendre avec un transfert dans le coin de Place Laurier. Pas de petite boutique tendance à encourager à deux pas du bureau. C’était du matin au soir au matin. Non stop. Ce qui fait que ça réduit à zéro les plages horaire disponibles pour squatter les centres d’achat. C’est efficace! Quoique ça me manquait cruellement au début, je m’en rongeait quasiment les ongles, c’était puissant pour une désintoxication. Merci la vie : on était en 2012. Le magasinage en ligne n’était pas encore la grosse mode.
4- Ne plus être dans un bureau diminue grandement les sorties au resto et ça réduit les envies folles de se procurer le même chandail flambant neuf couleur tendance de la voisine de cubicule. Je n’avais plus à m’acheter des tenues de bureau à la mode, et je privilégiais les vêtements confortables qui se lavent bien pour ne pas être fâchée des petits vomis de mes garçons.
5- J’ai commencé à fréquenter des organismes pour les familles pour rencontrer du monde, faire du social, et avoir l’occasion de faire des activités stimulantes avec mes gars. Ces organismes sont souvent fréquentés par des mamans à la maison. Par ces femmes, j’ai découvert les friperies, le reprisage des vêtements, des épiceries économiques, de l’achat en gros, et surtout, des vraies valeurs de la vie. Passer du temps en famille, être entourés de bons amis, avoir des souvenirs dans le coeur et non des objets. Ça m’a transformé en profondeur.
6- Le premier évènement qui m’a amené à découvrir la puissance de l’usagé, c’est les matinées d’échange de vêtements. On était une douzaine de mamans à se rassembler dans un local avec nos poches de vieux vêtements qu’on ne portait plus. On rassemblait d’abord sur de grandes tables tous nos vêtements en différentes piles (chandails, T-shirts, pantalons, robes, vestes, etc) puis en différentes grandeurs (TP, P, M, G, TG). La deuxième étape nous amenait à spotter nos morceaux préférés en 30 minutes, à les essayer et à les noter de façon détaillée sur une feuille. Troisième étape : on allait s’assoir relax avec un bon café et la chasse aux vêtements commençait. Une personne était pigée au hasard et elle pouvait aller chercher son morceau préféré. La personne à qui appartenait ce morceau était invitée à choisir son morceau préféré et ainsi de suite (toutes les mamans devaient avoir choisi un morceau avant de recommencer un deuxième tour). Après cinq ou six tours, on allait magasiner librement dans ce qui restait. Les restants partaient pour la friperie du coin. Quand je sortais de ces matinées, j’étais sur un high incroyable! Je venais de me débarrasser du vieux qui faisait le bonheur de quelqu’un d’autre, et je repartais avec des vêtements à mon goût, tout à fait gratuitement, en sachant que je donnais une deuxième, peut-être une troisième ou quatrième vie aux vêtements. C’était Win-Win!
J’ai commencé à fréquenter assidument les friperies, les bazars, les marchés aux puces. Avec un peu de planification et de temps, j’ai trouvé presque tout ce dont j’avais besoin dans l’usagé. J’ai repoussé les limites comme pas possible. Au départ, je pensais que c’était seulement la voiture et les vêtements. Mais après, ce fut les jouets, les articles de sports, les manteaux d’hiver, les meubles, les électroménagers, les livres, le cellulaire, la table de Air Hockey, les chaussures, la vaisselle, les plantes pour mes plates-bandes. Pour en arriver à mon titre: Ma limite, c’est les bobettes! Allô La vie en rose! Toi, je continuerai à te visiter de temps à autre. Tu es ce qui me reste de mon ancienne vie.