11h31 AM. À l’ouest de la ville, dans un parc paisible d’un quartier tranquille. Je suis seule avec ma fille. Les jeux pour elle, les bancs pour moi. Une mère venait de débarquer avec ses deux filles 20 minutes plus tôt pour, je le croyais alors, un pique-nique de filles tranquille. Le repas à peine englouti, alors que les deux jeunes d’âge scolaire semblaient s’amuser par elles-mêmes, la mère s’est immiscé dans le jeu pour organiser/entertainer/amuser/animer sa progéniture. C’était soudain. Une seconde, elle était tranquille à la table. La minute d’après, c’est une Maman Marvel transformée.
« Le sol est en llllaaavvveeee! »
Hein?!?
« LE SOL EST EN LAVVVVEEEE! »
J’ai levé les yeux de mon livre, exposant davantage mon visage au rayons du soleil de septembre. Jeté un oeil à gauche, vers ma fille qui était en sécurité dans un module de jeux, malgré la subite éruption d’un volcan invisible – situation critique – à 100 mètres de là, un module plus loin.
« LE SSSOLLL ESSSTT EN LLLAAAVVVEEE!!! »
S’en est suivi quelques règles pour… Pimper le jeu? Le rendre plus attrayant? Je ne saurais dire.
Les participantes devaient traverser une des trois pistes d’hébertisme en hauteur avec un maximum de trois coups de main de l’animatrice pour RÉUSSIR l’épreuve. Si elles demandaient plus d’aide, ÉCHEC. Si elles touchent au sol alors que LLLEEEE SSSOLL ESST EN LLAAVVVEE, échec. Elles peuvent toutefois profiter de certains répits où la lave sèche pour poser les pieds au sol. Ouf. Et elles sont deux ; que la plus rapide gagne!
De deux choses l’une : j’étais assise sur un des nombreux bancs de parcs vides des parents-lâches, entre deux crottes d’oiseaux séchées. J’ai eu un instant de grande déception envers ma personne flemmarde où je me suis dit que je devrais faire pareil pour ma fille.
Deuxio : Pourquoi les bancs de parcs destinés aux parents sont toujours vides? La semaine d’avant, dans un parc quelconque, je testais un autre banc, lisait un autre livre, et ma fille profitait d’autres jeux. La mère était débarqué en trombe. Elle revenait d’aller chercher le petit d’environ 4-5 ans à la garderie. Elle s’est dépêchée de grimper dans le haut d’un jeu – en jupe et talons hauts – pour alerter son petit qu’un bateau de pirates fonçait droit sur eux, pointant du même coup dans la direction d’un érable tranquille. Ils DEVAIENT se réfugier au plus vite dans les modules pour déjouer les tyrans de la mer. Ça a duré 6 minutes. Un 6 minutes intense. J’étais moi-même en sueurs. Après quoi, la broue dans le toupet bien crêpé, elle a rapatrié son kid dans la poussette. Il était en pleurs – le pauvre, je le comprends – , déçu du retour au calme subit après l’adrénaline dans le piton.
« 3-2-1 GO! LE SOLL EST EN LAVE!!! »
Ah oui… Retour à l’épopée Disney qui se déroulait sous mes yeux live.
J’étais toujours plongée dans mon roman. Je blague. Je regardais tellement Maman Marvel. C’était un show.
N’empêche que mon coeur valsait entre la honte d’avoir refusé l’étiquette « animatrice de camp de jour » qui vient automatiquement avec la naissance d’un enfant, et le soulagement de ne pas suivre la tendance – quoique je nage clairement à contre-courant – .
Maman Marvel vs Maman Flemmarde. On ne choisit pas ses parents, parce que j’en ai certainement un sur trois qui aurait opté pour la version nouvelle génération.
Mon questionnement était celui-ci : était-ce nécessaire? Ça doit être moi qui est dans le champ, parce que je suis seule sur mon banc – toujours – . J’ai montré à mes enfants à jouer de façon sécuritaire, à nager seuls, à patiner, à manger proprement, à se laver comme il faut. À partir du moment où ils sont autonomes, je les laisse aller. Je coupe un petit cordon.
J’étais dans mon questionnement existentiel depuis cinq minutes. Gorgée de café tiède pour raviver ma réflexion. Le livre ouvert à la même page depuis cinq minutes. J’ai senti que Maman Marvel en avait marre de s’inventer des volcans explosifs. Elle scrollait son cellulaire en continuant à animer le jeu avec moins d’enthousiasme. S’est reculée un peu. A jeté un coup d’oeil derrière elle et a reluqué les balançoires. Elle a franchi les quelques pas qui la séparait de son jeu de convoitise, et s’est laissé tombé mollement dans le jeu. Bonheur. De courte durée.
Les participantes, habituées à se laisser présenter un univers qui n’était pas le leur, depourvu de fournir l’effort de s’imaginer un univers, des encouragements, des mises en garde, des revirements de situation se retrouvaient devant – horreur! – une pause. Un blanc dans le bruit incessant. Intolérable.
« Maman!?! Est-ce que le sol est en lave maintenant? J’ai besoin d’aaaaaiiiiide! »
Mais Maman Marvel avait retrouvé son corps et elle voulait se balancer, visage au soleil, cheveux au vent. Timidement, dans un espèce de plainte lasse, elle a justifié son absence « mais maman a le goût de se balancer… » Puis, pour pouvoir s’offrir ce plaisir interdit, elle s’est mise à chanter la comptine « Un éléphant qui se balançait » pour ne donner aucune chance à ses filles de l’appeler et de l’arracher à son jeu.
J’avais le goût de lui dire qu’elle avait le droit de se balancer. Une maman qui se balance doucement, avec ses filles qui jouent plus loin. C’est juste parfait. Mais non. La comptine terminée, elle a revêtue sa cape de Marvel pour un léger sursis. Un regain d’énergie.