Des petits pas de souris se faufilent dans un rayon de soleil matinal. Le sourire accroché au visage, ma fille tout ébouriffée se dirige droit vers le calendrier de l’Avent accroché par quelques ficelles sur une vieille fenêtre décorative au salon. Elle y trouve, au numéro 13, un petit carton qu’elle se dépêche d’apporter au sous-sol. Elle sait qu’à cette heure, elle y trouvera deux âmes encore endormies qui daigneront ouvrir les yeux pour lui lire les quelques mots inscrits.
“Jour de chasse au trésor annuelle.
1er indice : Au secours!
J’asphyxie dans une paire de gants puants!”
Et vite, j’entends les trois mousquetaires se déplacer sans l’ombre d’une hésitation vers la poche de hockey malodorante (le mot est faible!) du cadet. C’est un gag dans la famille : l’odeur pestilentielle de la poche de hockey. Ça pogne dans la gorge, mais il n’y a rien de plus efficace pour réveiller les sens le matin. C’était beaucoup trop facile comme indice. J’aurais pu me forcer davantage. J’en prends bonne note pour l’an prochain.
Je suis assise dans ma chaise berçante, celle qui me porte chaque matin depuis 12 ans. Elle m’a supporté quand j’étais de format “trois dans un” puis “deux dans un”. Sous le poids des années et des bébés, elle grince un peu aujourd’hui alors que je suis “un tout court”. Elle a vieilli, et moi aussi. Je me berce en regardant les rayons dorés chatouiller les murs. La grisaille de novembre fait place à la blancheur de décembre dehors. Tout devient calme et scintillant. Je cultive l’émerveillement à ce temps-ci de l’année. Rumi a dit “Vendez votre intelligence et achetez l’étonnement”. En décembre, tout m’émerveille et dans mon coeur d’enfant dansent les étoiles. Si ce n’est pas de la magie, qu’est-ce que c’est?
Je réchauffe mon café à la cuisine et jette un oeil à l’ébauche de bonhomme de neige dans la cour arrière. Il manque de rondeurs le pauvre, il n’est que l’ombre de lui-même. Les prochaines bordées de neige lui arrangeront le portrait. Pour l’heure, les enfants me rejoignent à la cuisine et ouvrent le congélateur parce que le prochain indice “se les gèle avec le maïs”. Je les observe : deux grands ados de 11 ans et une toute-petite de 4 ans, et malgré les sept ans d’écart, ils ont autant de plaisir à déplacer les sacs de légumes congelés.
Hier, l’activité du jour était le “Souper 6e sens”. Les yeux bandés, la maison dans une noirceur totale – dans la mesure du possible – , ils ont eu droit à un repas quatre services où ils devaient deviner ensemble les différents plats. Après la dégustation des trois desserts, mon aîné s’est tourné vers moi en disant : “tu sais, maman, même quand on aura 25 ans, cette activité-là, on va l’aimer encore…” Mon coeur fond. Je doute qu’ils se réjouissent autant devant le calendrier de l’Avent quand ils auront le torse poilu. J’en profite pour l’instant, pendant que ça passe. Décembre et sa nostalgie me tiennent compagnie… Je suis envahie de bouffées de mélancolie.
Heureusement que ce 12e mois, dans toutes ses étincelles, fait germer mes idées créatrices. Il me reste tant à faire : accrocher la guirlande de cocottes et d’oranges séchées, refaire quelques chandelles, façonner une végé-dinde pour la toute première fois de ma vie et cultiver l’espoir de réussir – les prix sont rendus exorbitants à l’épicerie! – , réparer un bas de Noël, peinturer mes étiquettes à l’aquarelle. Et ma réserve de biscuits de pain d’épices est à sec. Quelle idée aussi de les laisser traîner à la vue de tous…
Un train crie son passage au loin dans la douceur du matin, il retentit quelques secondes et le bruit s’évanouit dans le calme de l’hiver. Si je n’avais pas le calendrier de l’Avent pour étirer le temps des fêtes pendant 24 jours, Noël passerait aussi rapidement que lui. Vivement les traditions familiales qui font durer le plaisir. Ah! décembre et ses bourrasques de cadeaux et d’abondance, alors que l’euphorie ne prend pas de pause… Beaucoup sont dépassés par l’ampleur de la tâche, et je les comprends. Je suis temporairement victime de ce qu’on appelle la “FOMO” (fear of missing out). Je ne veux rien manquer ; je veux tout faire. Mon truc c’est de commencer à préparer Noël au mois d’août, alors qu’on est encore en maillot de bain et que les concombres poussent au jardin. Je suis jugée mais je m’assume.
Ça y est, ils ont le 7e indice : la surprise les attend dans le four. Un seau démesurément gros de Cheeseballs : des grignotines au maïs et au fromage (je m’interroge sur ce qu’il y a de maïs et de fromage là-dedans). Cette surprise douteuse est un clin d’oeil à mon aîné qui était prêt à faire une croix sur ses cadeaux de fête en février pour vivre les joies éphémères d’une chaudière de Cheeseballs. C’est d’une tristesse…
Il a enfin son trophée, son rêve réalisé : sa caisse de boulettes oranges fluo serrée contre le coeur. Enfin! Des Cheeseballs à partager avec la fratrie (et la possibilité de demander autre chose à son anniversaire…)!
Que c’est beau l’enfance. L’émerveillement.