C’est jour de tempête et la neige tombe drue depuis hier soir. De beaux gros flocons cotonneux tout droit sortis des films de série B à VTélé. J’ai mon café latté tout chaud en main et je viens d’habiller ma fille pour qu’elle puisse aller jouer dehors. Il n’y a que les yeux qu’elle peut bouger. Aussi a-t-elle la tête collée dans la vitre de la porte patio, aussi immobile qu’un bonhomme de neige, à regarder l’hiver en action. J’aime les inconvénients des bordées de neige tout comme j’aime les joies gardées sous silence d’un gros rhume : l’irrésistible perturbation de la vie quotidienne qui justifie très bien mon retrait du monde et le port du pyjama à quinze heures. Je savoure les joies délicieuses du boycott de vernis social : c’est l’après-midi, j’ai la tête de quelqu’un qui vient de se lever et le cerveau encore endormi. Assise devant un nouveau jeu de société, je tente de relever le défi intellectuel de comprendre les règlements.
La maison est silencieuse. Je ne le sais pas encore mais, des paroles pleines de sagesse mettront une pause au silence dans quelques secondes et me chambouleront, mettant tout de go un terme à ma nostalgie passagère de début d’année.
Ce qu’il faut savoir, c’est que quand janvier arrive, j’ai les épaules en berne. Le sac-à-dos trop lourd de projets en décembre fait place à un vide où je me sens certes légère, mais triste à la fois. Le soleil fait son lit encore beaucoup trop tôt, et le linge mou devient une seconde nature. D’une part, je n’ai aucune raison (aucun désir) de sortir de la maison – je prône l’absentéisme sociétaire en début d’année – , d’autre part, mes jeans habituels ont tous rapetissés dans les dernières semaines. Phénomène étrange. La dernière guirlande scintillante a été retirée au jour de l’Épiphanie et ce qu’il reste du brillant de Noël n’est pas très réjouissant : seulement quelques fils d’argent rebelles trouvés dans le fond de ma tête qui me rappellent le tic-tac de l’existence. Arracher ou colorer : telle est la question qui me turlupine.
Ah! me revoilà recroquevillée sur moi-même pour faire plier la nostalgie d’un autre Noël passé. La solution, comme toujours, est une dose de caféine et la prise de mon rendez-vous annuel avec moi-même pour dessiner ma nouvelle année. Que seront mes projets? mes attentes? une qualité à développer ou un défaut à supprimer? Je me rappelle aussi que l’hiver, c’est le temps de l’artisanat : reprisage des vêtements et concoction de bon repas chauds, réparation de menus objets et restauration de l’intérieur. Ces petits bonheurs sont parfaits pour moi, éternelle casanière que je suis.
Pour l’heure, j’en suis à lire les sempiternels règlements du jeu Exploding Kittens, un jeu pour les plus de 7 ans qui spécifie “deux minutes pour comprendre” alors que j’en suis à la première page depuis 20 minutes. Devant l’ampleur du désastre de mon inattention, je me surprends à rire dans le silence avant d’entendre ceci:
“On a une belle vie.”
Ces mots mielleux d’une voix douce et féminine venaient de s’échapper doucement de la bouche de ma fille de 4 ans. J’étais certaine d’avoir bien entendu : cinq mots doux dans le blanc du silence. C’était assez pour me faire avaler ma gorgée de café de travers et de jeter un regard interrogateur à mon fils cadet pour m’assurer que le surplus de sucre des dernières semaines ne me faisait pas entendre des voix imaginaires. Heureusement, la surprise se lisait dans son regard aussi, il avait les yeux ronds comme des deux piasses, ni plus ni moins le reflet de ma propre tronche.
Ma fille avait encore le nez collé dans la vitre et admirait la danse des flocons sur le sol blanc immaculé balayé par les vents. Des dessins de buée se dessinaient sur la vitre froide au gré de ses respirations. Elle attendait toujours patiemment l’arrivée de ses frères qui l’accompagneraient au dehors.
J’étais bouche bée.
C’est mon fils qui a trouvé les mots pour valider les sentiments de sa soeur. On aurait voulu des explications, le pourquoi du comment de cette réflexion, mais ces mots du coeur avaient tout dit en fait. Il n’en fallait pas plus. C’était l’âme qui avait parlé. Des paroles de sagesse à prendre au vol. Purement et simplement.
Elle avait mis des mots simples sur mes sentiments aussi. Le soir d’avant, voyant la tempête qui s’activait dans la toile noire du ciel, j’avais fermé toutes les lumières à l’intérieur outre une chandelle qui brûlait tranquillement près de moi au salon, et j’avais ouvert les rideaux. Pour moi, c’est un spectacle gratuit qu’il est difficile d’égaler. Il n’y a pas un humoriste, pas un opéra, pas une pièce de théâtre qui surpassent les délices d’une tempête de neige nocturne en janvier ou un soir d’orages l’été, une veillée d’étoiles filantes en août ou un lever de soleil silencieux sur la route des vacances en juillet. Autrefois, j’ai eu besoin de faire des activités exceptionnelles pour pimenter ma vie, comme si elle n’était pas assez savoureuse au naturel. Finalement, à trop saler mes jours, j’avais perdu toutes les saveurs subtiles de l’ordinaire. Le syndrome du voisin gonflable dont je me suis délaissée par la suite m’a ouvert les yeux sur les choses simples. J’ai balayé le superflu et j’ai trouvé la magie du quotidien. Je sais qu’en tenant ce discours, je vais à contre-courant des conventions en vigueur dans nos sociétés. En quittant le labyrinthe d’activités frénétiques dont le sens m’échappe me donne l’étiquette de mouton noir. J’assume.
Donc, devant cette tempête dans la nuit, j’ai tenté de garder les yeux ouverts aussi longtemps que possible parce que je sais que ces instants fugaces s’envolent vite et mettent parfois du temps à revenir, mais ces spectacles m’amènent toujours vers Morphée plus rapidement. Le vent fouettait des bourrasques dans les vitres, la neige reflétait la lumière comme pas possible et dans l’agitation de cette nuit plus blanche que noire, j’ai sombré dans un sommeil paisible. Beaucoup trop tôt ou beaucoup trop tard. Je ne sais plus. J’étais encore dans cette absence d’espace-temps propre à début janvier.
On a une belle vie, en effet. Des roselins et des bruants grignotent je ne sais trop quoi dans mon mûrier endormi ; je ne les entend pas chanter, mais j’ai mon rossignol de mari qui siffle quelques airs méconnaissables en lavant la vaisselle. J’ai une soupe de courge butternut et haricots blancs qui mijote sur le feu, j’ai un jeu de société qui nous unira en famille ce soir – si la tendance se maintient, j’aurai compris les règlements dans quelques heures – , j’ai du vêtements (mous ou pas!), un toit chaleureux sur notre tête, un gros chat qui fait mumuse avec une boule de papier, un roman délicieux qui m’attend au salon et trois enfants qui ont transformé le dehors blanc en champ de bataille. Un autre spectacle qui vaut tout l’or du monde.
Douceurs de janvier :
Tenir une conversation avec mes enfants en chantant au lieu de parler
Faire des bulles dehors lors d’un grand froid
Dans le noir, faire des ombres au mur avec les mains et une lampe frontale
Cuisiner la marmelade de clémentines de Ricardo et me régaler