Si je n’étais pas championne dans l’art de nager à contre-courant, cette discipline olympienne qui consiste à ne pas faire comme les autres, j’aurais accumulé un déficit net de 2500$ dans les 40 derniers jours. J’ai été sollicité de toutes parts : deux nuits à l’hôtel pour un tournoi de hockey à l’extérieur – et les repas au restaurant qui vont avec! – , un après-midi au spa pour tuer le temps après un match, les services du photographe de tournoi, les services du photographe de saison, le souper de fin de saison au basket (j’avais déjà fait un exercice de gymnastique intellectuelle pour trouver une raison d’éviter le souper de Noël), cadeau pour un coach, pour un assistant-coach, le voyage scolaire de 6e année à 435$ pour une nuitée à Ottawa – repas non inclus (j’ai des jumeaux, il va sans dire) – , un dîner d’équipe entre deux games pour un autre tournoi de hockey. Et je pourrais mentionner tous les lunchs et breuvages pris sur le pouce dans les cantines.
J’ai dit non. À tout.
Curieusement, je ne me suis pas fait d’amies.
Dans un tournoi, une maman, qui m’avait déjà confié être plutôt serrée financièrement, m’a soufflé à l’oreille “je m’en serais passé des photos d’équipe cette année.”
Et moi de lui répondre “je ne les prends pas et tu n’es pas obligée de les prendre non plus, tu sais.”
J’ai eu droit à un regard où je n’ai pas décodé les émotions. Surprise? Dégoût? Respect? Résignation? Peut-être une soupe d’émotions. Mais il n’y a pas eu de suite à notre maigre conversation.
Je suis essoufflée parfois. Essoufflée d’esquiver tous ces trous noirs qui siphonnent temps et argent. Essoufflée de constater que le sport tout nu ne suffit plus. Il faut pimper le quotidien avec de l’extravagance, du superflu. Plus. Toujours plus. Un trop-plein de tout qui m’apparaît pourtant vide. Essoufflée de constater comment le réconfort se retrouve souvent dans la dépense. Essoufflée de la catastrophe de la surconsommation. Et de toutes ces exceptions il y 20 ans qui sont rendues la norme aujourd’hui. Je parle des restaurants, des fêtes d’anniversaire hors de l’ordinaire – un de mes fils a eu droit à la limousine dans une fête d’amis – , de la piscine chauffée à 90, de l’escapade annuelle dans le sud. Essoufflée de cette surcharge sensorielle qui tente de m’avaler tout rond. De l’agitation permanente.
La société écrit cette nouvelle normalité, et moi je sillonne ses marges avec toute l’élégance d’une sirène. Je résiste.
Quand mes fils ont été en âge d’intégrer des équipes sportives, mon mari et moi avons eu une lloooonnnggguuee discussion sur nos valeurs : ce qui était important pour nous, et pour le bien de nos enfants ; ce pour quoi nous étions prêts à investir temps et argent ou, au contraire, ce qui prenait le bord sans pitié. Le sport s’est mérité une place de choix, pas très loin derrière l’éducation. Nous avons décidé de ne pas mettre de limite pour les activités physiques. Ils ont droit au buffet à volonté (dans les limites du raisonnable ; nous avons une seule voiture et 24 heures dans une journée!). On veut que les gars bougent et se dépensent dans des disciplines variées, qu’ils développent des habiletés et des compétences qui les accompagneront durant toute la période chaotique de l’adolescence, développent des liens avec d’autres jeunes, soient bien dans leur corps et dans leur esprit.
Par ailleurs, nos petits hommes étaient au fait de ceci:
- restaurants et hôtels sont des dépenses réservées aux voyages familiaux
- manquer de l’école pour des tournois est inadmissibles
- l’équipement sportif serait offert en guise de cadeaux de Noël/de fête, dans l’usagé si possible
Si ces règles semblent raisonnables, elles n’en demeurent pas moins sources de profonds malaises et de grandes déceptions quand tous les membres des différentes équipes fonctionnent autrement.
Nous sommes ceux qui réservons un terrain de camping pour le tournoi de baseball quand les autres vont à l’hôtel ; qui traînons notre pique-nique alors que l’équipe au complet fait la file au casse-croûte pour des hot dog, qui avons en permanence notre bouteille d’eau réutilisable quand la bière d’aréna est à l’honneur. Je sens le poids de la différence dans leur regard. Il m’est évident que rendre les armes et sortir le portefeuille serait plus facile. Me fondre dans la masse et tourner la page.
La simplicité tous azimuts est un choix et un mode de vie qui exige de l’entêtement. C’est donc d’entêtement que je me couvre, mais j’ai l’impression d’aller à reculons dans la voie rapide. Je trace les contours de ma vie loin des carcans imposés. Je dérange, mais voilà un bout de temps que j’ai pris la mesure de ma différence et l’ai accepté.
Je suis un mouton noir.
Et pourtant, après plus de 10 ans à avoir adopté cette philosophie de vie, je me sens bien. Libre. Je ressens une profonde joie à rester debout en phase avec mes valeurs, solide comme un arbre même si j’y perds quelques feuilles au passage des tempêtes. Je suis étrange, peut-être. J’aime booker l’ennui à l’horaire, déguster des rayons de soleil, me maquiller les joues de rose avec la froidure du dehors, me perdre dans les heures, dans les livres. J’aime parler avec mes enfants à la lueur de la chandelle. J’apprécie ces moments à les regarder évoluer dans leurs sports. J’aime ces moments pour ce qu’ils sont, tout simplement. Sans plus. Il y a un bout de temps maintenant que j’ai reprogrammé mon cerveau pour que mes plaisirs se retrouvent dans la sobriété.
J’aime le divin du quotidien.
Finalement, la maman a acheté les photos du photographe officiel. D’autres photos ont été prises et vendues une semaine plus tard par un autre photographe. Puis, lors d’un shooting par un troisième photographe, elles ont été données tout à fait gratuitement… Celles-là, je les ai prises.