Évaluer le prix de « faire comme les autres »

Cheap, pauvre, indigne. Trois clubs dont je donne l’impression de faire partie.

Ce n’est pas d’hier que je le sais. D’une part, le gouvernement le confirme : nous sommes sous le seuil de la pauvreté. Puisque nous dépensons selon nos besoins essentiellement – et que nos besoins sont minimes – , nous avons épargné massivement et épuisé, en 2022, nos droits REER inutilisés. En réduisant notre revenu net au maximum, nous sommes techniquement considérés “pauvres” cette année. D’autre part, de source sûre, je sais que des membres de ma famille pensent ouvertement que nous sommes pauvres dans le sens “sans le sou”, “paumés”, et indignes à nos heures. 

Ma dernière esquive notable d’une dépense farfelue est celle du voyage scolaire de mes fils. 

J’ai reçu un sondage de l’école quelques jours avant les vacances de Noël pour savoir ce que je pensais d’un voyage d’UNE nuitée à Ottawa pour 415$ par enfant (830$ pour des jumeaux), prix qui n’inclut qu’un seul repas. Les choix de réponses étaient les suivants : 

  1. Je suis d’accord que ce voyage ait lieu et mon enfant y participera
  2. Je suis d’accord que ce voyage ait lieu, mais mon enfant n’y participera pas
  3. Je ne suis pas d’accord que ce voyage ait lieu

Vous connaissez déjà ma réponse.

Mais avant qu’elle se confirme, j’ai traversé une période d’introspection et de questionnements intense.

1- Histoire de faire des comparaisons, combien a coûté mon voyage de 5e année? 350$ pour trois nuits à Toronto, tout inclus. Voyage majoritairement payé par la vente de chocolats et autres moyens de financement (je lève mon chapeau à ma mère qui participait activement à ces levées de fonds le sourire aux lèvres!). Voyage qui était organisé minutieusement par des professeurs engagés et impliqués, et non pas refilé à la première agence de voyage qui se fait un plaisir de se garder une belle cote. Il ne faut pas leur en vouloir : d’un côté on a des professeurs qui en ont plein les bras, et de l’autre, des agences de voyage qui veulent s’en mettre plein les poches. Les voyages scolaires sont une mine d’or pour elles. Pourquoi? Grâce à la pression sociale du “tout le monde le fait”. Le “besoin” des parents que leur enfant ne soit pas différent est au sommet de la pyramide de Maslow, nouvelle édition. Ils sortent les billets bruns. 

2- Est-ce que les voyages coûtent aussi cher dans tous les secteurs de la ville? Pour avoir sonder quelques amies, la réponse est non, et l’école où vont mes fils dessert un territoire majoritairement peuplé de Richard. Je suis désavantagée. Une maman me disait que son enfant allait faire 3 jours et 3 nuits de plein air à l’Île d’Orléans pour 240$. Les élèves font des activités de financement à l’école pour réduire le prix du voyage…

3- En plus du prix de base de 415$, combien d’argent de poche devrais-je laisser à mes fils pour qu’ils puissent se nourrir à la hauteur de leurs camarades? Il va sans dire qu’en général, les voyageurs ne cherchent pas les sandwichs à liquider dans les épiceries et n’apportent pas de boîtes à lunch non plus. J’estime que 150$ pour chacun de mes fils était le minimum. Donc, grosso modo, une rondelette somme de 1130$ pour une nuit à Ottawa. À croire que j’aurais dépensé 2825$ pour une nuit en famille à Ottawa.

4- Que représente pour nous, cinq moutons noirs frugaux, 1130$ en termes de voyage? Avec certitude : six nuits sur l’île de Manhattan, tout inclus, pour une famille de cinq personnes. Et là je dis tout : visites et promenades dans plein de quartiers, match des Mets, hôtel à deux pas du One World Trade Center, stationnement hebdomadaire pour la voiture, l’essence pour l’aller et le retour, les transports en commun sur l’île, repas, souvenirs, argent de poche. Je le sais parce que c’était mon voyage l’été passé et que le coût total fut de 1273,62$.

Fidèle à mes valeurs, j’ai choisi l’option “C”, appuyé sur “envoyer” et j’ai vécu Noël dans une paix d’esprit relative. Des 65 autres réponses attendues, qui d’autre avait appuyé sur “C”? Une fois très certainement. C’était moi-même qui envoyait le formulaire à nouveau (j’ai des jumeaux!). À part ça, mystère et boule de gomme. 

Le voyage a été confirmé dès le retour en classe. Je trouve étrange que mes garçons aient accumulé un retard irrécupérable dans leur année intensive à cause de la grève, qu’on garde au calendrier les journées flottantes si par malheur il n’y a pas assez de “bombes météo” – terme assez rigolo de Météomédia – (en passant, lors des « journées tempêtes », les enfants vont skier au Relais ou squattent les centres d’achats), qu’on vive le festival des semaines d’école de quatre jours et ce, à l’année, qu’on refuse mon enfant à l’école aussi longtemps que 28 heures après la dernière fièvre (même s’il est top shape!), mais qu’on m’envoie rapidement un courriel me disant que le voyage a bel et bien lieu. Deux jours d’école en moins. Virement attendu avant le 1er février, SVP. 

Les priorités sont d’une profondeur qui me dépasse. Je me sens comme un portefeuille ambulant. 

J’ai expliqué la situation à mes garçons pendant un souper. J’avais le coeur qui me débattait, les mains moites, des cernes disgracieux sous les bras et un discours de ministre tout prêt:

“la vie est une suite de choix, il n’est pas toujours facile de trancher, vous devez suivre votre coeur et vos valeurs dans la vie, besoins ne rime pas avec envies ; l’un est économique quand l’autre vide les poches, nous ne pas prêts à payer autant pour faire comme les autres, 1130$ est un moment exorbitant pour une aussi petite escapade”

On a aussi plogué le 2825$ pour cinq personnes. Fait la multiplication par six: 16 950$ pour imaginer une semaine de vacances inoubliable à Ottawa. Les chiffres parlent beaucoup.

Ma hantise s’est concrétisée : j’ai vu les yeux de mon aîné se remplir de larmes, le menton sur le mode “trémolo”. Non pas parce qu’il voulait trottiner la capitale canadienne par intérêt ou fouler le sol des musées pour faire le plein de culture, mais parce qu’il voulait le trip de la nuit blanche cool à l’hôtel avec les amis. Légitime. Mon cadet, lui, a cette faculté incroyable d’aimer la vie en tout temps, du moment qu’il est animé et organisé. Il attendait donc la suite patiemment. 

Un ministre a toujours un plan B.

Nous avions un rêve de famille en attente : aller voir les Blue Jays à Toronto. Le voyage à Ottawa libère deux jours à la fin juin où les Blue Jays jouent à domicile. Nous nous étions entendus mon mari et moi de mettre ce plan à exécution si jamais le voyage à Ottawa se confirmait. C’était une façon de souligner la fin de leur primaire dans le respect de nos valeurs, de notre portefeuille, de notre mode de vie simple et frugal. (Il va sans dire que nous auront les places qui coûtent le moins cher dans le stade…)

“Oh!!!!! WOW!!! Les Blue Jays? Ils jouent contre qui? Oh! Les Red Sox?!? Malade! Je ne suis pas un gars de musée, moi, maman! Je suis tellement content” Paroles du cadet, les yeux ronds comme des deux piastres.

Mon aîné était plus réservé dans son bonheur, quoiqu’il comprenait bien que le rapport qualité-prix était meilleur dans le plan B. Quelques semaines plus tard, il m’a dit “Les Blue Jays… Je ne pensais pas pouvoir vivre ça dans ma vie.” Il était un peu moins triste. Et moi, j’avais le coeur libéré, délivré.

Finalement, à cause de quelques marginaux qui ne suivent pas le troupeau (dont font partie mes fils), le prix du voyage a augmenté de 20$ pour tous. 

Je ne me suis pas fait d’amies. Encore.

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