Mars – À quelques dépenses folles du gouffre financier

“Comment vous faites?”

J’étais devant une mère, les bras ballants, la broue dans le toupet, qui me demandait comment on fonctionnait à un salaire. Elle était découragée de voir que sa famille avait des difficultés à joindre les deux bouts ces temps-ci. (Elle revenait de son périple aux États-Unis qui avait coûté plus cher que prévu : 8000$ pour 8 jours.) Elle était à la recherche d’heures de travail supplémentaires dans un futur proche pour financer les gâteries du passé. Le train de vie allait plus vite que les revenus.

Ma réponse était celle d’une fainéante : la frugalité. Réduire mes dépenses au maximum pour ne pas avoir à trop marchander mon temps de vie. Je dépense très peu; je garde mon temps.

Nous sommes une famille biparentale classique de cinq personnes : moi, mon conjoint des 17 dernières années et nos trois enfants qui ont entre 5 et 12 ans. Nous avons la chance d’être tous en bonne santé et la chance que mon mari travaille dans un domaine où il ne risque pas de manquer de travail. Je crois que nous sommes un exemple parmi d’autres de familles de classe moyenne.

Comme tout le monde, on est happés de plein fouet par l’inflation, mais je crois qu’il y a un fléau sournois pire que le coût de l’épicerie qui grimpe en flèche : la société nous apprend à être de bons consommateurs, alors qu’on devrait nous apprendre à être de bons épargnants. On nous encourage à dépenser comme des dégénérés pour des bébelles qui ne servent souvent qu’à épater la galerie. En suivant ce flot consumériste, les familles de classe moyenne, sans problème de santé ou de chômage, peuvent facilement être dans le rouge.

Autrefois, j’étais conseillère en communication au gouvernement. Quand j’ai eu mes jumeaux, j’ai cessé de travailler pour rester auprès d’eux. À l’époque, mon mari venait de trouver son premier emploi et gagnait 47 000$. Sachant que mon retour au travail était improbable, nous avons développé de saines habitudes en matière de finances et de placement dès le départ, en restant loin des dettes de consommation.

On a adopté cette philosophie de vie : “J’ai besoin : j’achète. Je n’ai pas de besoin : je n’achète pas”. 

On a acheté un petit bungalow juste avant la naissance des jumeaux : une maison tout juste assez grande pour notre famille. Un choix raisonnable qui a été fait selon nos besoins et non selon le maximum de bidous que voulaient nous prêter la banque avec grand plaisir. 

On a une voiture d’occasion, payée comptant. Une seule. 

En général, mon mari se rend au travail en autobus pendant l’hiver, ou il effectue le trajet de 10 km en vélo les autres saisons. Mes enfants suivent sensiblement son exemple : ils vont à l’école à pied pendant l’hiver. Matin, midi et soir. Ils marchent 4 km par jour minimum. Quand la neige disparaît, le vélo sort.

Le restaurant ne fait pas partie de nos essentiels et nous ne buvons pas d’alcool.

Je cuisine énormément, surtout végétalien, je visite les friperies pour créer des garde-robe capsules à petits prix, je coupe les cheveux de tout le monde y compris les miens, et je suis une adepte du DIY. Tout y passe : le savon corporel, le beurre de noix, les produits d’entretien ménagers, la pâte à modeler, la réparation des vêtements, la fabrication des chandelles. 

On ne paye personne pour l’entretien du terrain, de la piscine, des haies, ou pour le déneigement. Et pourtant… Déléguer les tâches d’entretien est tellement tendance…

Ma facture de téléphone cellulaire s’élève à 9,20$ par mois, taxes incluses.

Ma table de salle à manger est plus vieille que moi et je ne vois pas le jour où elle me laissera tomber.

La bague de mariage de mon mari a coûté 11,50$, taxes incluses. On ne s’aime pas moins pour ça.

Nous évitons comme la peste les abonnements qui génèrent des prélèvements automatiques.

Nous n’achetons pas de livres, mais allons assidûment à la bibliothèque du quartier. Nous profitons en fait de tous les services gratuits de la ville : pistes cyclables, parcs, piscines publiques, glissades, patinoires, activités ponctuelles gratuites. Avec ma fille, je fréquente les activités gratuites octroyées par les organismes communautaires trois matins par semaine. 

Notre piscine n’est pas chauffée. Notre maison n’est pas climatisée.

Nous ne sommes pas riches, mais nous ne manquons de rien. Nous faisons des choix éclairés, judicieux, et nous sommes à l’aise avec l’idée de vivre en marge de la société de consommation. On a un toit, de la nourriture sur la table, et du temps en famille. En suivant cette ligne directrice atypique, nous gardons l’argent dans nos poches. Nos revenus ont augmenté depuis 2012, mais pas nos dépenses parce que les besoins essentiels ne fluctuent que très peu dans le temps. On veille donc à placer l’argent en surplus dans des REER, des REEE ou dans des comptes épargne. Si jamais la vie nous réservait une mauvaise surprise, nous serions en mesure de pallier la situation difficile. 

Pendant la Covid, un terme était utilisé pour expliquer la baisse “forcée” des dépenses des ménages : la “bulle artificielle”. Voir des personnes tristes et déprimées de ne pas pouvoir dépenser à la hauteur de leurs désirs me faisait bidonner… Quelle culture de surabondance! De notre côté, rien n’avait changé. Rien ne change. On est dans une « bulle habituelle » de dépenses allégées. Ceci dit, je ne ressens aucune privation à vivre simplement : mon bonheur ne dépend pas de sources externes qui impliquent des transactions monétaires. 

Alors, non, on a pas de difficulté à joindre les deux bouts, mais on fait des choix au quotidien et on se rappelle souvent que les “besoins” se résument à pas grand chose. Il suffirait de quelques dépenses folles pour que notre équilibre financière soit brisée. On est à une voiture neuve d’être serrés financièrement. Ou à un voyage dans le sud booké impulsivement. Un abonnement familial dans une station de ski serait peut-être un point de rupture.

La maman du début a préféré effectuer des heures supplémentaires.

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