Ça fait sept ans que je vois les fêtes d’amis sombrer dans les tréfonds de l’absurdité. C’est tout juste si je ne me laisse pas avaler moi-même par la sur-animation et le gouffre numérique qui empoisonnent les anniversaires.
Un de mes fils est revenu d’une fête d’amis la semaine passée. Il était, disons-le ainsi : ambivalent. C’est que d’une part, l’animation des parents pour le groupuscule masculin – en âge de repérer quelques poils sous les bras – avait été préparée minutieusement et le résultat, fort exceptionnel. Ils avaient ouvert un casino éphémère élaboré et les défis se sont enchaînés de façon soutenue pendant deux heures. Un grand gagnant a été consacré champion, avec la débandade de bonbons qui venait avec le glorieux titre. Une animation à la hauteur d’ados en quête de sensations fortes et friands de nouveautés.
D’autre part, après ça, pu rien. Le néant.
C’est qu’il devient de plus en plus fréquent dans les fêtes d’enfants que chaque invité apporte son gadget électronique pour se réfugier dans son univers parallèle lorsque la période d’animation est terminée. Par animation, si vous sortez le portefeuille pour vous délester de cette tâche “ingrate”, vous avez l’embarras du choix parce que les entreprises d’animation pullulent : il y a les laser tag, les Récréofun, le zoo à domicile, les locations de terrain de basket, Défi-Évasion, le spa à la maison, alouette. Le secteur économique lucratif d’animation des jeunes désenchantés et en carence flagrante de créativité est en forte croissance.
Tant que les parents, ou l’entreprise payé grassement par les parents, animent en grand, la croisière s’amuse. Mais aussitôt l’animation terminée, la bande de joyeux gaillards se réfugie dans le sous-sol et chacun sort le gadget qui grugera passivement ses prochaines heures de vie. Les têtes vont ailleurs et les corps deviennent hors service. Un mur a plus d’entrain. La simple réunion d’âmes fraîches ne suffit plus à les divertir. C’est une façon pour le moins insolite de souligner l’année de plus au compteur de son ami. Tout ce fatras me laisse profondément perplexe.
Je refuse pour l’instant – j’ai encore espoir d’un revirement de situation – que mes fils trimballent des appareils électroniques dans les fêtes. Ces moments de rencontre sont maintenant les seuls qui existent outre les sports organisés; aussi bien en profiter pour causer, rire, faire des mauvais coups à la limite. Aussi mes fils dépourvus d’écrans portables se retrouvent à attendre que le temps passe pendant que les autres scrollent les Internet. Voyant leur désespoir, je leur ai suggéré d’apporter un roman au prochain anniversaire, après quoi j’ai réalisé l’absurdité de la situation.
Apporter un livre dans une fête d’amis pour passer le temps est tellement aberrant.
La vigueur, le dynamisme et l’inspiration de mes jeunes printemps manquent à 2024. Si vous me demandez ce que j’avais réalisé au même âge que mes fils, je vous répondrais tout de go que j’avais, de mon cru, écrit un roman d’amour impossible, écrit un deuxième roman insolite de concert avec ma meilleure amie, animé une émission de radio avec mes frères – 98,8, La radio des vacances! – , inventé un jeu de société, créé un magazine mode très prometteur dans un cahier Canada, enregistré un album de reprises des grands hits de la chanson québécoise avec mon trio musical – et le seul micro à notre disposition -, créé de A à Z une pièce de théâtre présentée devant public, complété un recueil de poésie, fait des shooting photo mode avec des agencements de vêtements douteux (jamais dévoilés au grand public, mais quand même!), et j’en passe. Il va sans dire que la créativité était directement proportionnelle avec le nombre d’amies dans les fêtes.
Quand mes fils ont souligné leur anniversaire le mois passé avec leurs propres amis, j’ai été outrée de devoir envoyer un message texte aux parents pour interdire les appareils électroniques. “Si tu n’envoies pas de message, maman, ils auront tous au moins un cellulaire”. C’est risible, je sais. Après quoi un enfant a supplié un de mes garçons dans les couloirs de l’école de le laisser apporter son téléphone à poche. Il s’endort mieux avec, le pauvre. Mon fils a refusé. Ledit garçon n’est pas venu.
Je suis intranquille, en proie à l’incertitude de ce qui adviendra de ces enfants obnubilés par les écrans. Décontenancée par leur manque d’enthousiasme flagrant à se trouver des choses à faire par eux-mêmes, engourdis tristement dans les vapeurs de la surstimulation et de l’hyperconnectivité. Après les emplois du temps surchargés ; il y a les cerveaux en surchauffe. Pour des yeux habitués à une overdose d’images stimulantes et hypnotiques, le monde tel qu’il est a perdu sa couleur et son éclat. Je me trouve encore à me battre contre mon environnement immédiat plutôt que de m’y fondre, quoique l’idée de me laisser porter par le courant du conformisme est tentant. Dites-moi que je ne suis pas seule. En attendant, je vais aller accrocher ma déception à côté de mon manteau d’hiver et continuer à rêver à des fêtes hyperconnectées à la réalité.