Avril – Retrouver ses yeux d’enfants

C’est lundi. Nuageux. Une journée d’avril habituelle. Je capte quelques rayons de soleil par-ci par-là, mais si l’éclipse solaire avait été aujourd’hui, j’aurais eu peur de la manquer. Il y a une semaine jour pour jour, les chances étaient de 15% de tomber sur un ciel limpide. On l’a eu. Les astres étaient parfaitement alignés pour le spectacle.

Une fois adulte, il n’y a qu’une poignée de moments forts où l’émotion vive qu’on ressent dépasse l’entendement. J’ai perdu l’émerveillement avec le temps. Pour plein de raisons : l’habitude, les échecs, les envies, les obligations, cette idée préconçue que l’argent achète tout. Mes yeux en santé ne voient plus clair. Pourtant, du haut de ses cinq ans, ma fille semble vivre des moments d’émerveillement à répétition : regarder les feuilles tomber à l’automne, observé les palmes de canards grouiller sous l’eau, trouver des champignons au pied des arbre, voir la lune en plein jour, un cardinal rouge dans le mûrier, les aigrettes de pissenlits s’envoler au vent. Toutes ces choses que je prends pour acquises, que je vois mais ne regarde plus. Ma fille et moi n’avons pas le même regard sur les merveilles que recèlent notre planète. L’enfance de mes enfants est le fil qui me relie à la beauté du monde. 

Puis, j’ai eu ce tête-à-tête avec le soleil. 

Trois minutes dans ma vie où l’astre m’a dit “regarde-moi maintenant”. Le pur émerveillement de pouvoir retirer mes lunettes et de le regarder de mes yeux nus. Une émotion vive, primale, incontrôlable pendant ce bref moment où il est mort pour renaître ensuite. 

Pourquoi ce sentiment nous a envahit le 8 avril? 

Moi et Ben n’avons pas hésité longtemps à faire de l’éclipse solaire notre priorité cette journée-là. Elle avait “éclipsé” les réunions au travail, l’école, la prématernelle. C’était un événement à prendre ou à oublier. Nous sommes partis de bonne heure pour éviter d’être pris dans le trafic, avons récupéré un fiston à moitié endormi qui avait passé la nuit chez un ami, pris un café pour la route. Le temps était délicieux, le ciel complètement bleu. J’ai brodé un tournesol sur une serviette de table pendant les deux heures à rouler. La signification de cette fleur – “tournée vers le soleil” – m’est revenue à l’esprit quelques jours plus tard ; je n’oublierai jamais la coïncidence. On est arrivés à Sherbrooke tôt, avant 11h, ce qui nous laissait quatre heures à poireauter dans un vaste parc peu achalandé avec vue sur la rivière Magog. Il n’y avait rien d’autre au programme que d’attendre. Pas de jeux, d’écrans, de livres pour passer le temps. Devant ce “vide au programme”, les enfants ont couru, regardé la rivière, marché jusqu’aux oeuvres d’art abstraites qui bordaient la rive, trouvé de l’eau à boire, lancé quelques mottes de vieilles neige. Recommencé. Pique-niqué. Le lunch était simple : quelques sandwichs, des crudités, un reste de mélange de noix, quelques oeufs de Pâques en chocolat qui ont vite fondu. Les lunettes de protection en plus, la crème solaire en moins. Mon front qui pleume encore peut en témoigner. On avait été largement alertés de la génération d’aveugles qui allait s’ensuivre ; on avait oublié de protéger la peau.

L’attente. C’est en partie ce qui a fait la beauté de l’éclipse. En 2024, on n’attend plus. Tout va vite. Et quand il faut patienter au cabinet du médecin ou en file à l’épicerie, on sort vite le cellulaire pour ne pas faire attendre le cerveau. L’éclipse ne pouvait être contrôlée par l’homme. Ni devancé, reculé, ou supprimé. Je pense que si le gouvernement avait pu, ils auraient annulé l’éclipse pour cause de “phénomène naturel dangereux”. Au détriment de ne pouvoir l’éliminer, ils en ont au moins semé la panique dans la population. Mais qu’est-ce qui fait peur au fond? Est-ce vraiment que le soleil nous brûle les yeux ou le sentiment de perte de contrôle devant un événement plus grand que nature?

Le parc s’est rempli peu à peu. Une mascotte-poulet s’est invitée dans la maigre foule, quelques amateurs d’éclipses qui cultivaient des témoignages pour des vox-pop bidons, une jongleuse qui pratiquait ses manoeuvres au grand air, des gratteux de guitare, des enfants, des vieux, des cheveux bruns, des cheveux bleus, des cheveux blancs, des solitaires, des travailleurs en pause, des familles. 

Dans toute cette ribambelle de personnages hétéroclites, nous étions tout simplement humains. 

Des humains en attente d’un moment grandiose plus grand que nature où le soleil brillerait par son absence en milieu d’après-midi, créant une incohérence extatique. Dans toutes nos différences, on était connectés. On attendait que la nature révèle son spectacle, tous les yeux tournés vers le même point, observant la boule solaire se faire grignoter tranquillement. On s’est partagé le ciel. 

Je ne peux pas oublier. Pac-Man. La désaturation du paysage. Le soir qui s’installe. L’heure bleue qui tombe à 360 degrés. Le crépuscule à 15h28. Le trou noir. Le froid. Les lampadaires qui s’allument. Jupiter. Vénus. La protubérance rouge. La douce euphorie. La fragilité de notre espèce. La communion, le partage, l’union. Les Oh! les Ah! les rires, les pleurs, la vague d’émotions de toute part. L’hystérie collective. Notre petitesse devant autant de grandeur. 

Normalement tous rivés sur les cellulaires, et là, plongés dans les étoiles. Est-ce que devant un spectacle si grandiose, on ne se retrouve pas comme un enfant qui découvre une chenille au sol, un papillon voler, un oisillon dans un nid? Est-ce qu’on ne retrouve pas cet émerveillement propre à l’enfant qui s’ouvre au monde, le rend curieux, s’extasie sur un phénomène qu’il ne comprend pas?  

J’étais épatée. Cette lune, 400 fois plus petite que le soleil, mais 400 fois plus près de nous, est du diamètre exact pour créer une éclipse. Elle était pleine en ce 8 avril. Parfaitement alignée avec nous, elle couvrait le soleil. Une lune plus près de nous : on n’aurait pas vu la couronne solaire. Plus loin : l’éclipse n’aurait pas été totale. La synchronicité exemplaire – est-ce seulement un hasard cosmique? – m’émeut profondément. J’ai retrouvé mes yeux d’enfants.

Laisser un commentaire