J’avais réservé cette journée à l’écriture.
Comme très souvent.
Et voilà finalement le scénario qui s’est produit.
Comme très souvent.
Je me suis levée à l’aurore et après avoir pris mon café du matin, j’ai préparé les lunchs des enfants. Je les ai réveillés trop tard, les ai pressés un peu pour le déjeuner, j’ai débarbouillé une face au beurre de peanut et brossé des dents, attaché des cheveux, tenté de remettre la maison en ordre. Lancé les couettes de duvet sur les lits pour leur redonner légèreté, ramassé quelques miettes de pain au sol.
J’ai tenté de me faire une tête (ça prend plus de doigté pour se pimper la tronche à l’approche du 40), enfilé quelques vêtements confortables (je n’ai pas autre chose ; le drame des mères au foyer) et est allée mener ma fille à l’école à l’est de la ville.
Duplessis. Traffic. Traffic. Break. Coup de gaz. Laurier. Break. Coup de gaz. Traffic.
Filé au Marchand de lunettes à l’ouest de la ville pour mon rendez-vous. Le ventre vide (pas le temps!).
- Oui, madame, on répare aussi des lunettes cassées!
Reprendre la route pour trouver l’atelier de soudage dans un parc industriel. La dame m’accueille avec toute la flamboyance de ses cheveux couleur carotte.
- Dans une heure, ce sera prêt!
Poireauter une heure pas trop loin. Le Costco s’impose. Y entrer courageusement parmi la foule qui déambule à un rythme effréné, poussant les paniers X-Large à la recherche de choses à acheter. Je laisse tomber le panier; dangereux pour le portefeuille. Je me faufile allègrement dans les allées bondées. Mission improvisée : trouver des bas de laine noirs. Résultat : je sors avec un chandail bleu et des torchons de cuisine rouges. (On ajoute des couleurs à l’existence comme on peut!)
Récupérer les lunettes rafistolées de fiston. Retourner à la maison pour déjeuner sur l’heure du dîner.
Sortir la machine à coudre et réparer une robe trouée, recoudre un bouton de manteau, raccourcir des pantalons, tailler les rideaux du salon qui traînent au sol (projet qui traîne depuis longtemps) et les ourler, finaliser une cousette dont je doute fort de l’utilité.
Laver les vêtements d’un de mes fils. Faire une brassée de serviettes écrues (à l’origine, elles étaient blanches). Prévoir comment capturer Croquette-le-lutin-de-Noël.
Visualiser un souper en ouvrant le frigo. Zieuter quelques restes de poulet, une brique detofu, un poivron esseulé dans un tiroir, des grains de maïs, des oeufs cuits durs. Ça sent la soupe Ramen-moi-z’en.
Balayer le sol des restes de ma journée en miettes. Quelques bouts de fils, des flocons d’avoine, de la poudre de café.
Jeter un oeil sur l’heure. Prendre l’ordinateur et écrire un courriel vite fait à la TES de mon garçon pour un suivi hebdomadaire. Prévoir un dîner avec mon autre garçon (j’aimerais dire qu’il aime dîner avec moi, mais la réalité c’est qu’il aime dîner au McDo d’abord, et avec sa maman ensuite… Ce rendez-vous mensuel est toutefois vraiment plaisant et j’y prends goût.)
Prendre un café pour aller chercher ma fille parce que ça me prend une bonne dose de carburant pour rapatrier mes membres flasques derrière le volant du cubicule roulant. Il n’y a que la jambe droite qui se fait des muscles à peser sur le gaz et le break en alternance pendant une heure. L’immobilité me fatigue. Mais le café rend le trajet moins lourd.
Voir le joli minois de ma fille qui traverse la clôture pour me retrouver me donne un élan de grâce et je lui donne un gros bec qui s’enfonce dans sa joue encore joufflue. Puis, elle court vite pour trouver ses deux habituelles clémentines qui agrémentent le trajet en voiture. Je cours après elle. À bien y penser, courir serait le moyen de transport le plus rapide pour revenir à la maison.
Laurier. Traffic. Coup de gaz. Break. Coup de gaz. Duplessis. Break. Coup de gaz. Gorgée de café froid.
Retour au bercail. Allumer les lumières de Noël. Rendre ma maison douillette pour l’heure de pointe. Ajouter de la musique christmas retro. Faire chauffer la soupe, mettre le couvert pour tous et superviser la pratique de piano.
Souper en famille sur la go avant le cours de guitare et la pratique de volleyball. Douche, dents, histoires, dodo. Ma fille s’endort à l’envers aujourd’hui. Les petits pieds sur l’oreiller. La tête là où il y a normalement les petits pieds. Elle s’endort d’un trait. La vie serait plus facile si on laissait tomber quelques conventions. J’en prend note. Il est passé 21h20.
Je fais une leçon d’espagnol, termine un mot croisé, lis quelques pages d’un roman islandais. Me rappelle que j’avais réservé cette journée à l’écriture.
Encore. Comme plusieurs journées depuis mai. Un article par mois, c’était mon objectif en novembre passé pour ne pas perdre l’étincelle, pour ne pas se laisser évaporer l’art d’enchaîner les phrases habilement. Entretenir la flamme d’écrire.
Je n’y suis pas arrivé. J’ai perdu les mots, et prendre le temps de les chercher empiète trop sur tout le reste ; le quotidien, les tâches habituelles, les problèmes à gérer, les to-do list.J’ai laissé tomber. Le retour sur investissement de l’écriture me semble incertain. J’y gagne l’apaisement de mon âme, mais j’accumule un retard trop important dans le concret des jours qui défilent. J’ai coché plein de trucs sur ma to-do list aujourd’hui, j’ai gagné en efficacité, mais j’ai ce vague-à-l’âme qui me revient. Une fidèle mélancolie.
Constat : j’enfile les repas, les aiguilles, les corvées de ménage, mais je n’enfile plus les mots. Voilà qui manque à mon intégrité.
Dans un petit élan tardif, cette petite étincelle qui survit m’exhorte hors du lit et me propulse vers un papier et un crayon. Je laisse revivre mon âme et j’y ponds ce texte.